Parrainer un enfant

 

Vers la rentrée scolaire de 1973, je lis dans la feuille paroissiale que l’on recherche des familles d’accueil bénévoles de week-end pour des enfants placés dans une institution du Val d’Oise. Nous nous portons volontaires et sommes reçus à l’institution ND de Montmélian (1), près de Roissy.

La responsable des parrainages, Madame Farez nous présente Yvon, 11 ans, placé en raison de difficultés familiales. C’est un blondinet charmant, que nous irons chercher chaque samedi matin en gare du Nord, pour le ramener le dimanche soir. Son intégration ne pose aucun problème et nos enfants accueillent chaleureusement leur petit camarade. Nous l’emmenons aussi à notre maison de campagne, et faisons ensemble des promenades à bicyclette. Yvon est doux et serviable. Il nous apporte de temps à autre de petits cadeaux qu’il a confectionnés lui-même, contenant un dessin, ou une petite composition décorative. Ce parrainage s’engage sous les meilleurs auspices, et nous espérons qu’il se prolongera tout le temps qu’Yvon le souhaitera.

A peine un mois s’est écoulé que le directeur nous téléphone pour nous dire :  » Yvon ne viendra plus chez vous car sa famille le réclame « . Nous sommes un peu déconcertés par cette nouvelle. Mais il ajoute aussitôt :  » Nous vous enverrons Christian à la place.. « . Tous cela ne nous paraît pas très cohérent et nous pensons qu’il est dommage de couper brutalement les ponts avec un adolescent qui pourrait encore avoir besoin de nous. Mais un autre garçon attend et nous le laissons venir. Christian est tout différent d’Yvon. C’est un adolescent de 13 ans, au regard fuyant, peu communicatif. Malgré nos efforts, le courant ne passe pas. Il est fermé comme une huître. Quelques informations nous laissent penser qu’il est rejeté par sa maman, mère de 9 enfants et que son seul désir est de retourner chez lui. En retournant à l’établissement, nous retrouvons Yvon, mais nous distinguons un certaine amertume dans son regard. Il a mal vécu la rupture qui lui a été imposée.

ali200Arrivent les fêtes de Noël. Au moment d’aller chercher Christian, nous faisons savoir au directeur que nous pourrions aussi accueillir un de ses camarades qui ne pourrait pas passer Noël en famille. Nous apprenons alors l’existence d’Ali, âgé de 11 ans, qui est effectivement privé de famille mais que l’établissement hésite à nous proposer en raison de ses problèmes de comportement qui lui interdiraient toute perspective de parrainage. Le directeur donne cependant son accord, et nous passons les fêtes ensemble. Tout se passe bien et Ali ne demande qu’à revenir.Deux mois se passent, nouveau coup de téléphone du directeur :  » Christian ne viendra plus Il a agressé sauvagement l’institutrice et nous sommes obligés de nous en séparer…  » Nous sommes alors vraiment contrariés et nous nous demandons si cela vaut la peine de continuer dans de telles conditions. Car pour nous ce n’est pas du parrainage, mais de l’accueil circonstanciel, sans perspective d’avenir pour l’enfant. Mais le directeur se rattrape en nous disant encore :  » Vous pourrez maintenant accueillir Ali, la DASS est d’accord.  »

Contrairement aux premières expériences écourtées, le parrainage d’Ali est appelé à durer. Pendant plusieurs mois, nous allons régulièrement le chercher tous les week-end à la gare du Nord où il est convoyé par l’établissement. Il s’accoutume petit à petit à l’itinéraire en métro et bus et devient rapidement capable de venir lui-même à Clamart. La plupart du temps, nous repartons avec les enfants à notre maison de campagne de Sagy. Nous n’avons pas à l’apprivoiser, il ne demande qu’à partager notre vie.

(1) Lors de nos visites à N.D de Montmélian, nous avons remarqué, adossée au mur de l’institution, une chapelle abandonnée en cours de restauration. C’est là que Péguy passa la dernière nuit de sa vie en prières, avant de partir au champ de bataille où il trouva la mort, en septembre 1914.

Ali est particulièrement heureux de jouer avec Denis, malgré une différence d’âge de 6 ans. Il se place au même niveau dans ses jeux, ce qui nous surprend et que nous comprendrons plus tard. Il s’opère en lui une véritable régression, signe évident de son désir d’intégration, que l’on constate fréquemment chez les enfants privés de famille. Il cherche à se rendre utile, m’aide bien volontiers dans les travaux d’entretien de notre jardin alors que nos enfants ne pensent qu’à jouer. Comme dans tout établissement à caractère social, sont organisées des activités de loisirs de week-end qui lui sont proposées de temps à autre. Il les décline en affirmant son souhait d’aller en famille, malgré le train et le métro qui nécessitent deux heures de trajet.

Issu d’un mère bretonne et d’un père maghrébin, il ne sait pas encore lire à 11 ans. Bien que doté d’une intelligence supérieure à la normale, il présente des séquelles psycho-affectives qui ont bloqué son évolution scolaire et ses capacités d’acquisition au plan de la lecture et de l’écriture. Il a cependant une bonne mémoire et une bonne capacité d’assimilation pour tout ce qui est dans le domaine du concret. Nous ne faisons aucune différence entre lui et nos enfants, à part le fait qu’il repart chaque dimanche à son institution.

Un an s’écoule et le téléphone porteur de mauvaises nouvelles sonne à nouveau :  »  Ali n’ira plus chez vous, car sa mère le réclame, et le juge des enfants a décidé de le lui restituer… « . Rien ne laissait présager cette décision et nous trouvons intolérable cette manière de procéder. Nous sommes décidés à intervenir pour ne pas perdre le contact avec Ali. Quelques jours plus tard, nouvel appel téléphonique :
 »  Ali pose un problème, il refuse de retourner chez sa mère !..  » Nous proposons au directeur de le rencontrer le week-end suivant. Il accepte que nous l’emmenions à Clamart afin de lui parler et de faire une mise au point. Aussitôt arrivé à la maison, il tombe malade avec une forte fièvre. Nous réalisons qu’il s’agit d’une réaction psychosomatique. Il se met alors à nous parler de sa mère et de sa petite enfance.

Elevé par une assistante maternelle en Bretagne, depuis son plus jeune âge, en compagnie de son frère Amirouche, il ignorait l’existence de sa mère et croyait que ses nourriciers étaient ses vrais parents. A l’âge de sept ans, sans aucune préparation psychologique, la Dass l’arrache à ses nourriciers pour le restituer à une femme qu’il ne connaît pas. Il nous déclare avoir subi des violences quotidiennes et commis des larcins sur ordre de sa mère. Il était puni quand il revenait les mains vides et parfois contraint de tourner en rond dans une pièce en fixant la lampe. Quand il se faisait prendre en flagrant délit de vol, elle feignait l’indignation et lui faisait en public de vives remontrances. Il lui arriva d’être enfermé sur le balcon, déshabillé, en plein hiver. A d’autres moments, sa mère le frappait avec ce qu’elle avait sous la main. Il porte à la tête, une cicatrice provoquée par un coup de louche. Les choses ne firent qu’empirer, au point qu’il fallut rapidement le soustraire à sa mère. Il fut placé successivement dans plusieurs établissements et acquit la réputation d’un enfant profondément perturbé et peu fréquentable. C’est du moins l’opinion qu’en avait la Dass, qui considérait le placement familial ou le parrainage tout à fait contre indiqués pour lui.  » Ali, nous disait le Directeur est un garçon qui ferait battre des montagnes… « .

Encore bien ignorants des règles et usages de la Dass, nous lui conseillons toutefois la modération et d’accepter de rencontrer sa mère. Nous lui faisons comprendre que nous sommes là pour l’aider et que nous interviendrons si les choses se passent mal, à condition de garder le contact. Nous lui demandons de retenir notre numéro de téléphone par cœur et de ne pas hésiter à nous appeler.

La tentative tourne court. Aussitôt en présence de sa mère, il a le sentiment que rien n’a changé dans son comportement et demande à repartir. Le concubin de sa mère l’emmène dans un bistrot pour essayer ne le raisonner. Rien n’y fait, il attendra le petit jour pour reprendre le chemin de l’établissement où il n’était pas attendu. Le directeur lui fait savoir que les gendarmes viendront le chercher.  » Ce n’est pas un gamin de 12 ans qui fera la loi !… «  avait déclaré le juge. Ali fugue, se cache le jour dans les environs de l’établissement qu’il regagne la nuit. Il nous appartient désormais d’intervenir pour aider Ali. Je téléphone à l’inspectrice responsable de la Dass. Elle me déclare :

 »  Mon pauvre monsieur, c’est une catastrophe ! Ali n’aurait jamais du être rendu à sa mère. Nous l’avons bien dit au juge, mais il n’a rien voulu entendre. Nous sommes impuissants. Mais vous, qui êtes une personne privée, peut-être arriverez-vous à lui faire entendre raison. Voici son numéro de téléphone… « . C’est la première fois que je vais m’adresser à un juge des enfants, et je suis perplexe. Comment dois-je m’y prendre ?

Depuis quelque temps, tout à fait par hasard, nous avons connu l’existence d’une association de foyers adoptifs à laquelle nous n’adhérions pas encore car nous n’en ressentions pas la nécessité. Janine avait fait connaissance de Marie Louise Neuville, sa présidente, adoptante de la première heure, engagée résolument dans l’action sociale tous azimuts. Son mari avait été chef de cabinet de Robert Buron, ministre sous la 4ème République. Elle connaissait beaucoup de monde, dont Mgr Rodhain, fondateur du Secours Catholique. Elle se dépensait sans compter, de manière discrète mais efficace. Elle me conseille de m’adresser à Roger Marie Brunet, Président de la FNFA ( fédération nationale des foyers adoptifs ).

Monsieur Brunet, co-fondateur en 1953, de la FNFA, avec d’autres militants de choc, dont Madame Neuville, entretient des relations avec les juges des enfants en qualité d’assesseur auprès du tribunal. Il me donne les coordonnées personnelles du substitut compétent afin que je lui explique l’affaire. Le substitut m’écoute mais ne dit rien de ses intentions. Quatre jours plus tard, le directeur de l’établissement m’annonce la bonne nouvelle :  »  Un miracle s’est produit. Le juge est revenu sur sa décision et maintient le placement d’Ali dans l’établissement…  »

Je souris intérieurement mais je me garde bien de lui parler de ma démarche. Plus tard j’apprends que sa mère, qui avait regroupé, avec l’accord du juge, une fratrie disparate de 6 enfants de pères différents, afin de récupérer un logement et des allocations conséquentes, les avait emmenés ensuite en Algérie pour les ramener aussitôt et les rendre à la Dass. Ali avait échappé à ces tribulations.

Je réalise soudain tout l’intérêt du parrainage. Dans les situations bloquées, la médiation d’un tiers motivé connaissant bien l’enfant peut faire bouger les choses et remédier aux dysfonctionnements de systèmes complexes où l’enfant n’est pas toujours entendu. Monsieur Brunet ainsi que Madame Neuville m’invitent à les rejoindre afin d’être le porte parole de l’enfance délaissée au sein de leurs associations. Nous voici embarqués, Janine et moi dans une aventure qui, vingt-cinq ans plus tard dure encore, après bien du chemin parcouru.

Ali sera parrainé régulièrement pendant trois ans, tous les week ends et congés scolaires. Il est visiblement attaché à nous. Il participe à toutes nos activités, et m’aide volontiers dans les menus travaux de ma fermette, à Sagy. Nous nous posons cependant quelques questions concernant notre fille de trois ans plus jeune. Est-ce bien raisonnable de nous mettre dans une situation qui pourrait être difficile à gérer plus tard ?. Ali aurait besoin d’être stimulé par des camarades de son âge ou plus âgés. Avec son accord, nous préparons son transfert dans une famille de parrainage proche de notre domicile. Famille catholique pratiquante, père chirurgien, trois garçons un plus âgés qu’Ali, tout cela nous paraît de bonne augure. Tout se passe bien, nous restons au contact, mais Ali doit bientôt changer d’établissement en raison de son âge. Son grand retard scolaire ne lui permet pas de continuer des études dans une structure proche. Il est envoyé dans un centre de préapprentissage, à Anisy le Château, dans l’Aisne, à près de 150 Km de Clamart. Malgré nos efforts, le contact est rompu. Car Ali ne sait toujours pas écrire et le personnel du centre s’avère peu coopératif. J’apprends qu’il a choisi le métier d’électricien, découvert lorsqu’il m’aidait dans la réfection de l’installation électrique de notre fermette. Et je suis heureux d’avoir pu ainsi l’orienter dans le choix d’un métier.

Nous restons sans nouvelles pendant 5 années. Revenant du service militaire et se sentant seul, il éprouve le besoin de nous revoir et nous contacte par téléphone. Il n’avait pas oublié notre numéro ! Il se rend chez nous un lendemain de Noël, en compagnie d’Amirouche. Arrivé près de la porte, il n’ose franchir le seuil et veut repartir. Mais son frère le retient et sonne à la porte. Il nous raconte sa vie pendant ces cinq années où il avait bien envie de nous retrouver. Mais il n’osait pas. Nous lui demandons où il habite et proposons de le visiter. Il refuse, et attendra plusieurs années que sa situation le rende plus présentable. Il avait revu sa mère afin de régler des comptes avec son passé, pour la quitter aussitôt. Il a recherché et trouvé les coordonnées de son père Algérien refoulé en Algérie. Ali avait grand besoin de renouer avec son passé.

Il m’exprime son désir de retrouver ses parents nourriciers. Nous l’orientons dans cette démarche auprès de l’Aide Sociale à l’Enfance. Il obtient leurs coordonnées, mais n’ose se rendre sur place et demande à Amirouche d’y aller seul. Il apprend par son frère, que sa mère nourricière, écrasée de douleur, est décédée, ainsi que son mari, et qu’elle fut inhumée en emportant la photographie des enfants qu’elle avait tant aimés. Lors de ses confidences, il nous a révélé que deux familles avaient réellement compté pour lui, sa famille nourricière et nous-mêmes. Nous lui sommes très reconnaissants de l’attachement qu’il nous manifeste. Ali a trouvé une compagne de qualité qui le rassure et lui a donné un fils. Mais il porte toujours au fond de lui la blessure d’une enfance brisée.

Antoine et Janine Rebélo

(1) C’est de ce temps là que commence notre engagement pour la promotion du parrainage, poursuivi à partir de 1978 au sein de l’association Un Enfant Une Famille, et complété en 1980 par la création au sein de EFA du service Enfants en recherche de Famille, destiné à faciliter l’adoption des Pupilles oubliés de l’adoption en raison de leurs particularités ( âge, ethnie, fratrie, handicaps divers…) Ce furent au total près de 700 enfants qui purent ainsi bénéficier d’un parrainage ou d’une adoption. Merci Ali de nous avoir ouvert les yeux.

 

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